Extraits du chapitre 1 : Par où sort le soleil

 

« Siduri passait ses longs doigts sur le crâne rasé de Gilgameš, pour apaiser sa fougue.

« Où donc cours-tu, Gilgameš ? La vie sans fin que tu recherches, tu ne la
trouveras jamais. Bien plutôt, remplis-toi la panse, demeure en gaieté jour et nuit, accoutre-toi de beaux habits, et fais le bonheur de la femme serrée contre toi ! Telle est la seule perspective des hommes
. »

Dans les yeux de la nymphe, il lut un monstrueux défilé de lions-hommes, dragons-serpents, taureaux ailés. Tous les dangers que sa quête lui réservait auraient terrifié n’importe quel homme.

Mais Gilgameš n’était pas n’importe quel homme. La simple pensée de ces aventures l’emplit de vigueur. Il sentit ses poumons s’exalter, son cœur se lancer. Son esprit se mit à voler à la vitesse d’un cheval au galop, au-des­sus des villes, des campagnes, des déserts sans ombre, et des montagnes, au loin, « par le très long chemin où sort le soleil ».

« Si je meurs, prononcèrent ses lèvres pleines et sûres, au moins me serais-je fait une notoriété éternelle. Puisqu’il nous faut mourir, pourquoi s’asseoir dans l’ombre, à traîner un vieil âge inutile et  sans gloire ?[1] »

Ainsi s’achevait le songe qu’il avait fait cette nuit-là, lorsqu’il n’était encore que le Roi Gilgameš, se cherchant un destin. »

 

La voix d’Annegarra s’éteint, et Sammuramât rouvre les paupières. L’his­toire est terminée pour ce soir. Demain, elle connaitra la suite, elle saura si Gilgameš trouvera l’immortalité, enfin. Les yeux fermés, elle laissera venir les images merveilleuses ou effrayantes qu’anime la voix chaude et vibran­te de sa mère.

Dans la lumière volage de la lampe brillent les sombres et grands yeux d’Annegarra, cernés d’un épais trait de khôl qui enferme le blanc éclatant de la pupille autour de l’iris noir. Un iris noir, comme une lune inversée, pense Sammuramât, qui a besoin de contempler ces
yeux avant de fermer les siens.

« Dors maintenant, Aimée du ciel[2]. »

 

Annegarra l’appelle ainsi quand la nuit s’installe dans la maison, que les bruits deviennent rares et retenus, et que seule la tendre présence d’Anne­garra est en éveil, glissant à pas feu–trés au milieu des corps endormis. Elle ne dort jamais, s’étonne Sammuramât, ni au plus profond de la nuit, ni au plus clair du jour. Elle est là, les bras prêts à accueillir les pleurs et les peurs nocturnes. Elle offre son sein aux nourrissons, son épaule aux enfants trop grands pour téter son lait aqueux.

« Reste, s’il te plait, le temps que je ferme les yeux. »

Sous sa joue, Sammuramât sent le coton doux et noble du coussin tissé par sa mère. Il n’y a rien que la fillette aime autant que s’endormir la joue sur le coussin, sous la bulle des yeux maternels, enveloppée de l’air que sa mère expire. Rien, sauf peut-être courir en haut de la montagne pour, comme Gilgameš, voir par où sort le soleil.

 

***



[1]  Pindare.
Le début de la citation provient, lui, de l’original de l’Epopée.

[2]  Sammuramât signifie « Aimée du ciel », ou « mon nom est haut».

Les personnages du roman

Les personnages du roman
Schéma des relations entre les personnages.
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Extraits du chapitre 26 : Babili, le domaine du ciel

 

 

" Babil, « le bosquet », Babili, « la porte des dieux.



Jadis, racontent les textes anciens, traversant les avenues grandioses de la capitale, en grande pompe, devant une foule de milliers d’hommes et de femmes en liesse, le grand roi Nabuchodonosor 1er[1]ramena les statues de Marduk et des autres grandes divinités babyloniennes que les sauvages de Suse leur avaient volées.



A la mort de Tukurti-Ninurta, les Elamites avaient razzié Babili. Le Roi de Suse avait emporté les statues divines et la stèle de basalte, où était gravé en akkadien le célèbre code d’Hammurabi[2], disaient les Lettrés. La dy­nastie kassite était morte ce jour-là. Mais sa renommée ne s’était pas plus éteinte que celle du code de lois léguée par le fondateur de Babili, en héritage aux hommes.

Nabuchodonor avait rendu à la Babylonie la grandeur perdue avec l’ex­tinction des princes kassites en la libérant de l’emprise de l’Elam, mais il avait menacé l’empire assyrien de Tiglath-phalazar 1er dans les vallées moyennes de l’Euphrate et du Tigre et l’empereur assyrien l’avait durement renvoyé dans ses territoires.

La mort du grand Roi fut aussi celle de la grandeur éphémère retrouvée.

Babili replongea dans l’obscurité jusqu’au roi Nabu-apla-iddina[3]. Il reconstruisit la capitale qui s’étale sous les yeux de Sammuramât, impressionnante sous le ciel bleu cobalt plombé de nuages étain.

***

La première enceinte de Babili est posée sur la plaine, flanquée de la zig­gurat à l’ouest, et de la colline de Merkès à l’Est, avec son centre com­mercial et ses quartiers neufs.

De la colline avec ses remparts aux briques encore brillantes, aux murs ravagés de la vieille enceinte ronde, où s’est amassé un sable fauve, Sam­muramât contemple l’histoire de Babili en écoutant Menos lui raconter l’exode de sa famille.

 

***

Ils franchissent les anciennes murailles et, au-delà des champs aux cons­tructions éparses, ils découvrent les fortifications de la ville.

Les remparts rectangulaires percés de cinq portes sont beaucoup moins imposants que ceux de Ninive, dont « l’éclat subjugue l’ennemi », s’enorgueillissent les habitants. Ninive comp­te quatre-vingt milles âmes, Babili moins de vingt mille sans doute. Ils pénètrent dans la ville par la Grande porte dédiée à Ištar qui, percée dans le rempart, avance jusqu’à un pont enjambant le fossé. L’arche est soutenue par des semi-colonnes en forme de palmiers.

Devant la porte trône une immense statue de la déesse, debout sur deux lions couchés, le visage couvert d’or, les yeux incrustés de nacre et de lapis lazulis, le corps ailé et nu, aux formes généreuses et aux pieds de griffon, les bras levés et les mains tendues arborant les insignes divins. Son front est ceint d’une tiare à quatre rangs de cornes, surmontées d’un disque solaire.

Ils empruntent le pont qui mène à la porte et passent sous les arcades sculptées. Sur les murs, des bas-reliefs aux glaçures safran et indigo, par­semées de pointes d’un vert céladon, représentent la déesse, dans les gran­des scènes de sa légende.

Ils traversent le quartier ancien par les grandes artères que bordent les temples. Ils parviennent au pont monté sur des piles en forme de navettes, qui enjambe le fleuve à l’eau argentée, trouant la citadelle et séparant la ville en deux.

Sammuramât est dans la cité aux vingt trois temples, qui concentre le savoir ancestral des dieux et des hommes. "

 

 



[1]  1126-1105 avant notre ère.

[2]  La stèle a été retrouvée dans l’acropole de Suse, en trois morceaux. Elle y avait été emportée en 1218 avant notre ère, après la razzia contre Babylone.

[3]  888-855 avant notre ère.

Extraits du chapitre 21 : trois piques suspendus au ciel…

« Tu avais raison, Sammuramât : tu as su terrifier les pauvres habitants de la ville et même les dignitaires de la cour, avait reconnu Šamši-Adad, au re­tour des émissaires. Mais, comme le prévoyaient mes militaires, tu ne peux pas me garantir la victoire en un jour…
Voilà qui démontre la supériorité de la force sur la ruse. »

 

Les événements réjouissaient Šamši-Adad, comme la lionne joue avec la proie qu’elle tient à portée de griffes. La bataille engagée dans son camp entre le recours à la ruse et l’emploi de la force le passionnait plus encore que la guerre qu’il était sûr de gagner, contre les montagnards.

 

Tandis que, sous l’œil amusé du Roi, Lu-nanna insistait pour passer à l’at­taque sans attendre, Menos intervint et, soutenu par l’Eunuque, il conseilla la patience : c’était l’affaire d’un jour, désormais.

Déjà, les citadins croyaient l’eau que les hommes de Menos avaient polluée d’un mélange de pigments, de sel et de soufre, empoisonnée par les dieux en colère. Déjà, ils croyaient qu’Ištar avait craché un air vicié qui plongeait les enfants dans d’affreuses fièvres.

Menos et ses ombres furtives tenaient prêts des sacs de charançons et de mouches, si Sarduri ne cédait pas encore.
Demain, ils retourneront à Tušpa. Avant l’aube, les ombres furtives de Menos auront semé un désastre dans les rues de Tušpa.

 

Contrairement à Šamši-Adad, Sammuramât est tendue : elle a péroré dans l’ivresse du banquet et de l’aventure extraordinaire qui l’avait conduite au cœur des stratégies de l’empire. Elle mesurait son imposture depuis. Si les discussions au sein de la cour sont
affables, lui a expliqué Menos, aucune faute n’est permise car l’enjeu est de taille pour l’empire. Elle devait faire céder Sarduri avant que la lune recommence à grossir dans le ciel.

 

***

 

« Pour avoir l’arrogance d’incarner les dieux, nous, les hommes, nous devons dépasser notre condition, notre Mê.
Notre enveloppe humaine doit être capable de disparaître sous un éclat qui renvoie à chacun son fan­tasme le plus secret. Le savoir nous donne les clefs des illusions que nous pouvons créer pour sublimer notre Mê, et être les dignes dépositaires d’une once d’éclat divin ».

 

Enfin, Sammuramât profite de l’enseignement laborieux de Zaqutu, les illusions qu’elle lui a apprises pour mieux servir le temple. Elle se souvient des paroles de Zaqutu, alors qu’elle
préparait Sammuramât à la cérémonie où elle incarnerait Ištar.

Elles étaient assises en tailleur dans la cour brûlante de l’Edubba, à l’heure où l’œil de Šamaš, l’œil de vérité, interdit les mensonges et les ombres, avant que l’acuité de la vue se noie dans la touffeur nimbant de brume les formes.

 

« Regarde, Sammuramât, le pouvoir de l’illusion. »

Elle claque des doigts, et Sammuramât vit une jeune esclave à la peau ébène, plus sombre que celle des Phéniciens, s’avancer. La jeune femme ne portait qu’un kaunakès entouré à sa taille, et des mamelons plus clairs que sa peau pointaient au bout de ses seins menus. La vieille aveugle se leva et passa ses mains sur le corps et le visage de la femme. Au contact des mains, la peau tourna bleu indigo. Stupéfaite, Sammuramât regardait la svelte femme bleue comme les statues et orthostates des temples main­tenant. Zaqutu eût un rire
qui ressemblait à une toux sèche.

 

« La magie qui transforme cette esclave en déesse est un simple pigment. Un pigment marron qui vire au bleu au contact. Un pigment intéressant, que connaissent bien les tisseuses. Mais, avait ajouté la vieille édentée en toussant un rire, elles n’imaginent pas
l’utiliser de cette façon … »

 

Sammuramât a refusé de dévoiler les secrets de ses tours, même à Menos. Elle aime que son époux croie que ses mystères sont le produit d’un savoir et d’une pratique scrupuleux du subterfuge, comme le mélange de talent et de sciences grâce auxquels il dompte l’eau. Elle préfère taire la volonté belliqueuse et sauvage qui s’empare d’elle, plus puissante que les formules magiques de Zaqutu.

Le sang qui a couvert sa peau, le mal qui s’est abattu sur les enfants ne sont pas le fruit d’un mélange de pigments et de soufre. Comme la tornade sur le professeur ou la mort qui frappa l’enseignant, ils sont l’expression d’Ištar. Ištar lui insuffla la force de vaincre la lionne. Ištar pénétra en elle quand elle franchit les portes de Tušpa, et la belliqueuse déesse parla par sa bouche quand elle menaça le Roi.

La rumeur populaire ne se trompe pas, qui bruit dans son sillage depuis des années. La déesse l’investit et la protège contre ceux qui la menacent. Elle l’a lu dans les yeux de la lionne et dans ceux de la jeune Ninivite éche­velée. Sa colère a déchaîné les éléments. Elle prie la déesse pour que ja­mais son pouvoir ne se retourne contre Menos, son tendre Menos, qui s’est endormi, l’inquiétude sur son front que lisse le sommeil, enfin.

 

***

Actualités

Lire le chapitre 1 du tome 2 : Sammuramât, la Dame du Palais : http://anne-fouchard.iggybook.com/fr/sammuramat-2/

 

 

"Sammuramât, l'aimée du ciel", un roman de Anne Fouchard. SOPHIAC Editions, réédition mai 2013.

 

Prix de vente public : 20 €

 

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